Il est illusoire de penser que l’intelligence artificielle ne pose pas de défis !

Réaction aux déclarations de Pierre Gramegna dans l’article publié sur Paperjam : http://paperjam.lu/news/garder-le-controle-de-lia-en-allant-de-lavant?utm_medium=email&utm_campaign=15-03-2018-matin&utm_source=Newsletter

« Je partage l’opinion de Pierre Gramegna selon laquelle l’intelligence artificielle est une grande opportunité pour l’Homme. Cependant comme le soulignait Stephen Hawking : « Success in creating effective AI, could be the biggest event in the history of our civilisation. Or the worst. We just don’t know. ». Je pense donc qu’il est bienvenu de regarder en sus des opportunités, les défis que ces nouvelles technologies posent à nos sociétés, d’en débattre et de donner les impulsions nécessaires pour qu’elles soient utiles et favorables à l’Homme.

Le progrès technologique s’est toujours présenté avec la double face de Janus : les chances et les gagnants d’un côté, les dangers et les perdants de l’autre.

Les prévisions sur les changements du marché de l’emploi varient : certaines études prévoient des destructions massives d’emploi allant jusqu’à 80% de suppression, d’autres sont moins pessimistes. L’OCDE estime que 8% des emplois actuels disparaitront. Bien évidemment de nouveaux emplois seront créés. Les optimistes recourent à l’argument historique : chaque avancée technologique a créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruits.

La productivité augmentant, les produits deviennent moins chers et suscitent une plus grande demande et ce dynamisme de la demande stimulera en retour le progrès technique. Si cet argument vaut pour la production industrielle, il n’en va sans doute pas de même pour le secteur des services où des gains de productivité sont obtenus essentiellement par des diminutions du coût de la main d’œuvre.

La robotisation ou la digitalisation du travail ne peut pas être considérée sans l’économie de plateforme qui est rendue possible par la connectivité. Des appareils mobiles permettent à tous, via des plateformes numériques, d’être en réseau – soit pour simplement communiquer, soit pour avoir accès à des services, soit pour offrir ses services. Il y a désormais sur le marché du travail un phénomène nouveau, le « crowdworking », qui reste à ce jour marginal, mais qui pourrait être promis à un grand avenir. Le « crowdworking » est en fait une sous-traitance en ligne, une division du travail en petites tâches qui peuvent être effectuées n’importe où dans le monde. Cette forme d’externalisation est rapide et surtout elle est déréglementée. Il n’y a pas de contrat de travail, pas de législation sociale, pas de représentation des travailleurs. L’accord se fait en un clic, par l’acceptation des conditions générales. Comme toujours, il y a ambivalence. Pour les uns le « crowdworking » est une opportunité, des travailleurs indépendants qualifiés peuvent trouver de nouveaux clients et imposer leurs tarifs. Pour les autres, cela signifie un travail peu qualifié, mal payé, un job subi, sur un marché du travail où l’offre dépasse la demande.

Les tendances déstabilisatrices que l’on observe déjà dans la société pourraient s’accentuer : l’accroissement des inégalités entre une élite et une classe moyenne qui se précarise, sans parler de l’augmentation du nombre des pauvres.

S’il est primordial d’encourager l’innovation et l’entrepreneuriat, il est illusoire de considérer que le jeu de l’offre et de la demande règlera les choses. L’observateur quelque peu objectif trouve suffisamment d’indices qui incitent sinon à l’inquiétude, du moins à la vigilance. Les inégalités croissent. Aujourd’hui, dans les pays de l’OCDE, les 10% des ménages les plus riches ont un revenu qui est 9,6 fois supérieur à celui des 10% les plus pauvres, alors que dans les années 1980 ce rapport était de 7 à 1. Le fossé se creuse encore davantage quand on considère la répartition de la richesse : les 10% des ménages les plus riches possèdent plus de la moitié de la richesse. On constate donc que les mécanismes de redistribution se sont affaiblis au cours des dernières décennies – même au sein de l’OCDE, sans parler des pays qui n’en font pas partie. En effet, il est prévisible que les inégalités entre pays dits développés et pays du tiers-monde se creusent exponentiellement. Ne faudrait-il pas commencer à penser autrement, à veiller à plus d’égalité, à plus de solidarité, à une meilleure distribution des richesses, à assurer des revenus permettant à chacun de vivre une vie décente, ne fût-ce que dans le souci égoïste de vivre dans une société apaisée et dans la paix sociale ? »

Mady Delvaux-Stehres,

Députée européenne, S&D

Présidente du groupe de travail « Robotique et Intelligence Artificielle » au Parlement européen

Rapportrice du rapport d’initiative sur les « Règles de droit civil sur la robotique » : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&reference=P8-TA-2017-0051&language=FR&ring=A8-2017-0005

mediafins.com